12

— Ainsi, fit le professeur Clairembart, après qu’un long silence eut pesé sur ses compagnons et lui, nous avons été victimes d’un jeu de glaces…

— Quelque chose dans le genre, approuva Bob Morane. L’image de Ming était sans doute projetée sur un miroir sans tain. Par quel procédé ?… Je l’ignore… Une chose est certaine cependant, c’est que toute cette mise en scène a été organisée de longue date…

— Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer cela, commandant ? interrogea Ballantine.

— Les dernières paroles de Ming, répondit Morane. N’oublie pas, Bill, qu’il a affirmé que, quand il aurait disparu, un passage s’ouvrirait devant nous, c’est-à-dire à l’endroit où il se trouvait, puisque nous lui faisions face… Or, au moment où ces mots étaient prononcés, j’avais justement déjà ouvert, d’un coup de crosse, le passage en question, et l’Ombre Jaune – ou tout au moins son image – a continué à parler comme si rien n’était. Donc non seulement tout était préparé longtemps à l’avance, les paroles enregistrées, mais aussi Ming n’avait pas prévu de modifier ses déclarations selon le cours des événements. Il ne pouvait en effet se douter, à l’origine, que j’allais briser le miroir sans tain à coups de crosse…

— Il faudrait donc déduire de tout cela, dit Clairembart, que Ming n’a pas connaissance de ce qui se passe ici. S’il est vivant, cela m’étonnerait plutôt…

— Donc, il est bien mort, conclut Ballantine, et nous sommes en quelque sorte victimes d’une vengeance posthume…

Mais Morane ne semblait pas aussi pressé de conclure.

— Il est possible, fit-il, que tout fût si parfaitement réglé, que l’Ombre Jaune n’a pas cru bon de prendre des précautions inutiles. Et elle a eu raison puisque, de toute façon, nous sommes tombés dans le piège qui s’est refermé sur nous…

— Et si nous allions malgré tout voir là-haut proposa Bill. La trappe est peut-être demeurée ouverte… Qui sait ?

Bob haussa les épaules.

— Si tu veux te fatiguer inutilement, mon vieux, à ta guise. Va voir là-haut ; tu peux être certain de te heurter à un bec… Prenons plutôt le chemin qui nous a été tracé par Monsieur Ming… et mon coup de crosse…

— Ce chemin qui, toujours selon Monsieur Ming, nous mènera à la mort, fit remarquer Clairembart.

Morane sourît paisiblement, à croire que le mot « mort » ne lui faisait aucun effet.

— Vous savez, professeur, que j’ai toujours aimé prendre le diable par les cornes.

Personne ne répondit mais, quand Bob se dirigea vers l’ouverture béant dans la paroi de verre, tous le suivirent, même Cynthia qui, si elle n’avait pas soufflé mot depuis leur entrée dans le souterrain, n’en était pas pour autant moins décidée à continuer jusqu’au bout.

Le large corridor dans lequel ils pénétrèrent était, comme la rotonde qu’ils venaient de quitter, éclairé par une lumière dont la source demeurait invisible. Ils y marchèrent durant cinq minutes environ, dans un silence troublé seulement par le bruit de leurs pas. Leurs armes prêtes, ils se tenaient en mesure de faire face à tout danger, mais rien ne se produisit ; le corridor demeura silencieux et désert.

Tandis que, devant eux, ce corridor se continuait, une porte, fermée par deux battants, se découpa dans la paroi, sur leur gauche.

Comme ils atteignaient la hauteur de la porte, un des battants, commandé sans doute par une cellule au sélénium, s’ouvrit automatiquement, et ils purent plonger leurs regards, dans une salle étroite, éclairée de la même façon que la rotonde et le corridor. Contre la muraille du fond, cinq hommes étaient enchaînés. Quatre d’entre eux étaient des Européens, le cinquième un Asiatique, probablement un Chinois.

En apercevant les cinq hommes, un profond effarement s’était emparé de Bob Morane et de Bill Ballantine car, parmi les quatre Européens, ils avaient reconnu Sir Archibald Baywatter, commissioner de Scotland Yard, et le colonel Jouvert, chef du 2e Bureau français, qu’ils avaient essayé de contacter avant leur départ de Paris. Or, on s’en souviendra, d’après les renseignements qu’ils avaient pu réunir, le colonel Jouvert se trouvait en mission en Asie ; quant à Sir Archibald, il voyageait en Orient. Rien ne s’opposait donc à ce qu’ils se trouvassent dans le Rann of Koutch ; pourtant, on comprendra que leur présence dans le refuge souterrain de l’Ombre Jaune avait de quoi surprendre les trois amis.

Cynthia Paget, elle, avait réagi différemment. Au lieu de marquer de la surprise, elle avait été saisie soudain d’une incontrôlable frénésie et, bousculant Morane, auprès de qui elle se tenait, elle s’était précipitée à travers la pièce, vers un des deux Européens inconnus, en criant :

— Père !… Père !… Je savais que je vous retrouverais vivant !…

Tandis que la jeune fille et l’homme s’étreignaient, Bob Morane n’eut aucune peine à deviner que le personnage en question n’était autre que le colonel Arnold Paget, du Service secret des États-Unis.

« Trois agents secrets en même temps, songea Morane, c’est vraiment trop pour que cela soit naturel… J’aimerais connaître l’identité des deux hommes qui demeurent inconnus… »

En remuant cette dernière pensée, Bob avait glissé son revolver entre le chambranle et la porte, pour éviter que cette dernière ne se refermât. Ensuite, il pénétra dans la pièce, à la suite de ses amis.

À l’approche des nouveaux venus, l’embarras s’était marqué sur le beau visage grave de Sir Archibald Baywatter.

— Eh !… Eh !… Sir Archibald, ironisa Morane, il me semble que l’on joue son petit cavalier seul…

L’embarras du Britannique sembla aller croissant, et un peu de rouge monta à ses joues.

— Vous savez ce que c’est, Bob… J’ai reçu des ordres… Tout cela devait demeurer top-secret… Croyez que j’aurais aimé vous tenir au courant des événements, surtout qu’il s’agissait de l’Ombre Jaune et que nous l’avons toujours combattue ensemble… Pourtant, les ordres venaient de trop haut pour que…

Morane éclata de rire, interrompant le chef du Yard.

— Voilà ce que c’est qu’être cachottier, Sir Archibald. Voyez où cela vous a mené : à être enchaîné à cette muraille tel un esclave de Carthage.

Il se tourna vers le colonel Jouvert, auquel il demanda à son tour :

— Et vous, colonel, votre mission était-elle également secrète ?

Le visage de Jouvert s’était renfrogné. Jadis, ses relations avec Bob avaient été un peu tendues et si, par la suite, ils étaient demeurés en bons termes, il y avait toujours eu, chez le chef du 2e Bureau, une légère rancœur envers l’aventurier dilettante, sans maître ni préjugés, guidé par son seul respect du bon droit, qu’était Morane[2].

— Ma mission était également secrète, en effet, se contenta de répondre Jouvert, d’une voix hargneuse.

Sans paraître se soucier de l’attitude de Jouvert, Bob Morane se tourna cette fois vers le quatrième Européen, inconnu celui-là, et vers l’Asiatique, pour dire :

— Bien entendu, je suppose, messieurs, que ce n’est pas le seul hasard qui vous a conduits ici… Mais laissez-moi me présenter. Je m’appelle Bob Morane…

L’Européen et le Chinois s’étaient redressés dans leurs chaînes. Ils s’inclinèrent légèrement, avec une raideur toute militaire, pour dire l’un après l’autre, en un anglais approximatif :

— Commandant Nicolas Strygine…

— Major Kien Tseu…

À l’énoncé de ces deux noms, Bob Morane, Bill Ballantine et le professeur Clairembart échangèrent des regards lourds d’inquiétude, car ils connaissaient de nom le commandant Strygine et le major Kien Tsen, qui étaient tous deux de grosses légumes respectivement dans les Services secrets soviétiques et chinois, dont ils étaient peut-être même les chefs. Avec Jouvert, Sir Archibald Baywatter et le colonel Paget, cela faisait cinq manitous de l’espionnage ou du contre-espionnage mondial enfermés, enchaînés, dans une même pièce. C’était trop !… Beaucoup trop !…

Pendant que Bill Ballantine, faisant appel à toutes ses connaissances de mécanicien et de serrurier, s’acharnait, avec les outils de fortune qu’il possédait, à libérer les prisonniers, Bob Morane songeait aux raisons qui avaient pu réunir lesdits prisonniers. Le plus simple aurait été de leur demander des explications, bien sûr, mais il devinait que tous se retrancheraient derrière le secret de leur mission respective. Cependant, Bob avait son idée sur le but de ces missions, et il jugea que la façon la plus aisée de faire parler Sir Archibald et ses compagnons de captivité serait de leur relater les circonstances à la suite desquelles le professeur, Bill et lui-même avaient été amenés à se lancer dans cette étrange aventure.

Lorsque les cinq captifs, libérés par les soins opiniâtres de Ballantine, eurent retrouvé complètement l’usage de leurs mouvements, Bob Morane les mit rapidement au courant des événements qui s’étaient déroulés depuis la fameuse nuit de Dordogne, et au fur et à mesure qu’il parlait, la surprise se lisait, toujours plus nettement, sur les visages de ses interlocuteurs.

Quand Bob se tut, une grimace amère déformait les traits graves, et d’habitude si impavides, de Sir Archibald Baywatter.

— Tout ceci est un coup monté, murmura le commissioner du Yard d’une voix désespérée. Nous avons tous été pris au même appât. Moi-même, un peu avant vous, Bob, j’ai reçu un leg identique de Ming. J’en ai référé aussitôt au Foreign Office et j’ai reçu l’ordre de récupérer sans retard le fabuleux héritage scientifique…

— Il en a été de même en ce qui me concerne, avoua le colonel Jouvert.

Il y eut un très long silence, puis le commandant Strygine hocha la tête de bas en haut.

— Ming m’a aussi transmis son héritage scientifique, reconnut-il.

— À moi également, dit Paget.

Tous les regards étaient à présent tournés vers le major Kien Tseu. Celui-ci demeurait impassible, et il ne semblait pas qu’il fût disposé à parler à son tour. Finalement cependant, ses lèvres remuèrent, et il laissa tomber, comme à regret :

— Moi aussi reçu héritage…

Morane sourit un peu de travers, comme si on venait de lui raconter une histoire amère, mais drôle malgré tout.

— Et je parie, fit-il, que tous vous avez combattu l’Ombre Jaune. En ce qui concerne Sir Archibald, j’ai toutes les assurances à ce sujet. Pour les autres…

Le colonel Jouvert, Arnold Paget, le commandant Strygine et le major Kien Tseu hochèrent la tête affirmativement, sans se concerter.

— Au 2e Bureau, expliqua le Français, je m’occupais spécialement du dossier Ming.

— Et moi aux États-Unis, fit Paget.

— J’avais le même rôle à Moscou, dit à son tour le Russe.

— Moi chargé par Honorable Gouvernement mener lutte contre Ombre Jaune, zezaya le Chinois.

— Et le commandant, le professeur et moi-même avons plus d’une fois joué de mauvais tours à cet épouvantait de Mongol, ajouta Bill Ballantine d’une voix sombre…

— Et c’est pour cette unique raison sans doute, parce que tous nous avons combattu Monsieur Ming, que nous nous trouvons réunis ici, enchaîna Clairembart.

Bob Morane approuva de la tête.

— Ming a accompli-là un magistral coup de filet. En nous appâtant tous de la même façon, il a réuni dans un même piège ses plus dangereux adversaires, c’est-à-dire les hommes auxquels cinq grandes nations – les cinq puissances mondiales – avaient confié la mission de le combattre, et mes compagnons et moi-même qui, au cours de ces dernières années, lui avons pas mal fait tirer la langue…

— Que veut-il faire de nous ? interrogea le colonel Jouvert. Car il est toujours en vie, n’est-ce pas ?

— Il est toujours en vie, assura Morane avec force. Quant à ce qu’il veut faire de nous ?… Son dessein est clair ; il veut nous tuer tous. De cette façon, il se sera débarrassé, d’un seul coup, de ses plus redoutables ennemis…

Un grand éclat de rire, aussi forcé que possible, échappa à Bill Ballantine.

— Et dire que nous nous sommes jetés tête baissée dans ce traquenard !

— Reconnaissons, Bill, dit doucement le professeur Clairembart, que nous avons toujours envisagé la possibilité d’un piège, et que nous n’avons non plus jamais cru tout à fait à la mort de l’Ombre Jaune…

Cette remarque de l’archéologue rasséréna un peu Morane et Bill qui, ainsi, n’avaient plus tout à fait l’impression d’avoir été dupes de leur ennemi. Pourtant, ils ne devaient pas se réjouir longtemps de cette constatation car, une fois de plus, la voix de Monsieur Ming s’éleva, venant toujours on ne savait d’où, et tous surent qu’elle allait à présent sonner pour eux tel un glas.

 

L'héritage de l'Ombre Jaune
titlepage.xhtml
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html